Ésaïe vécut au VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Pourtant, dans l’une de ses prophéties les plus connues, il dit :
For a child has been born for us, a son has been given to us, and the right to rule rests on his shoulders. He has been named Planner of Wonders, God the Mighty Warrior, Father for All Time, Ruler of Peace.
“Has been born”, “est né”. “Has been given”, “a été donné”. On parle de l’enfant comme s’il était déjà là. (Le livre d’Ésaïe n’est pas encore traduit en français dans Open Word Bible ; cette citation et les autres citations d’Ésaïe, des Psaumes et de Job sont donc tirées de sa version anglaise.) La plupart des Bibles anglaises numérotent ce verset 9:6 ; Open Word Bible suit la numérotation hébraïque, où il est le 9:5. Les chrétiens y lisent depuis longtemps une promesse du Christ, sept siècles plus tard. Alors pourquoi le prophète emploie-t-il un temps du passé ?
La réponse courte est que l’hébreu biblique n’a pas de temps au sens où l’entendent l’anglais ou le français. Ses verbes disent quelque chose de la manière dont une action est vue plus que du moment où elle a lieu, et c’est au traducteur de déterminer le moment d’après le contexte. Cet article explique comment cela fonctionne, et ce qu’en fait Open Word Bible.
Deux formes, pas trois temps
Les verbes anglais portent le temps à leur surface. “I walked”, “I walk”, “I will walk” (“j’ai marché”, “je marche”, “je marcherai”) : la forme vous dit passé, présent ou futur.
L’hébreu biblique a deux principales formes verbales conjuguées. Les grammairiens leur donnent plusieurs noms. L’une se forme surtout avec des terminaisons ajoutées au verbe, et on l’appelle souvent le parfait, ou d’après son modèle qatal, du verbe “tuer” que les anciennes grammaires prenaient pour exemple. L’autre se forme surtout avec des préfixes, et on l’appelle l’imparfait, ou yiqtol.
On est tenté d’y voir un temps du passé et un temps du futur, et très souvent c’est bien ainsi qu’ils se traduisent. La forme qatal décrit généralement quelque chose qui s’est produit, et la forme yiqtol décrit souvent quelque chose qui se produira. Mais chacune est employée de façons qui contredisent cette règle, et elles la contredisent assez souvent pour que la règle ne puisse pas tout expliquer.
La plupart des grammairiens décrivent la différence comme une différence d’aspect. Le parfait présente une action comme un tout, achevé, vu de l’extérieur. L’imparfait la présente comme en cours, inachevée, répétée, ou pas encore réelle. Le temps n’intervient qu’indirectement : une action achevée est généralement passée, et une action inachevée est souvent présente ou future.
Les spécialistes débattent encore du fonctionnement exact du système. Certains insistent sur l’aspect, d’autres soutiennent que le temps y joue un plus grand rôle que ne l’admettaient les anciennes grammaires, et d’autres encore mettent en avant le mode, la différence entre ce qui est réel et ce qui est seulement possible ou souhaité. La langue a aussi changé au cours des siècles pendant lesquels la Bible hébraïque a été écrite. Pour un lecteur, l’essentiel est ceci : une forme verbale hébraïque ne fixe pas à elle seule le moment, et toute traduction doit choisir.
La forme du récit
Il existe une troisième forme, présente à presque chaque page des récits hébreux. Elle commence par le mot “et” soudé à une forme qui ressemble à l’imparfait. Les grammairiens l’appellent le wayyiqtol, ou la forme narrative. Elle fait avancer un récit, un événement après l’autre.
Genèse 1 en est construit. Au verset 3 :
Et Dieu dit : « Qu’il y ait de la lumière », et il y eut de la lumière.
Le premier verbe, “et Dieu dit”, est וַיֹּ֥אמֶר (wayyōʾmer). Ensuite l’ordre de Dieu, “qu’il y ait de la lumière”, emploie une forme du verbe “être”, et le compte rendu, “et il y eut de la lumière”, emploie la forme narrative du même verbe, וַֽיְהִי (wayhî). Le dossier de ce verset fait remarquer que l’ordre et le résultat sont deux formes d’un même verbe, si bien que le compte rendu reprend l’ordre mot pour mot. Dieu parle, et ce qu’il dit arrive.
Les anciennes grammaires appelaient le “et” de cette forme un waw conversif, selon la théorie qu’il convertissait un futur en passé. La plupart des spécialistes pensent aujourd’hui qu’il ne s’agit pas du tout d’une conversion, mais d’une forme verbale distincte, issue d’un ancien temps du passé qui a survécu dans cette seule construction. Quoi qu’il en soit, le résultat est le même pour un lecteur. Les récits hébreux avancent par longues chaînes de “et il fit ceci, et il dit cela”, et un temps du passé est le bon choix dans la traduction.
La longue chaîne de “et” est elle-même une question de traduction. La version King James les a presque tous gardés. Beaucoup de versions modernes en suppriment la plupart, parce que l’anglais, pas plus que le français, ne commence phrase après phrase par “et”. Dans Open Word Bible, la Littérale garde “Et Dieu dit” ; l’Équilibrée dit “Dieu dit” et la Simple “Puis Dieu a dit”. Le “et” hébreu fonctionne souvent plus comme un point ou comme un “puis” que comme notre conjonction.
Le parfait qui est un présent
Le parfait ne veut pas toujours dire passé. Deux emplois courants surprennent les lecteurs modernes.
Le premier concerne les verbes qui décrivent un état plutôt qu’un événement : savoir, aimer, haïr, avoir confiance. En hébreu, le parfait d’un tel verbe veut généralement dire que l’état dure maintenant. Quand Dieu dit à Abraham de prendre “ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac” (Genèse 22:2), le verbe “aimer” est אָהַ֨בְתָּ֙ (ʾāhaḇtā), un parfait. Personne ne le traduit par “que tu as aimé”. L’amour d’Abraham n’est pas fini. Le parfait le présente comme un fait établi.
Le second sert pour ce qui est toujours vrai. Le Psaume 1 s’ouvre sur le portrait de l’homme heureux :
Quel bonheur pour l’être humain qui ne vit pas selon les avis des méchants, qui ne s’arrête pas sur la route où vont les pécheurs et ne s’assied pas là où se retrouvent les moqueurs !
Les trois verbes (marcher, se tenir, s’asseoir) sont tous au parfait. La décision grammaticale du dossier le dit directement : les verbes sont à la forme hébraïque du passé, employée pour ce qui est toujours vrai, et ils sont donc rendus au présent. “Qui n’a pas marché” serait une étrange façon de décrire une manière de vivre. Le psaume ne regarde pas en arrière. Il décrit un type de personne.
Parfois le choix est moins clair. Au Psaume 3:6, David dit qu’il s’est couché, qu’il s’est endormi et qu’il s’est réveillé, parce que le SEIGNEUR le soutenait. Les verbes sont des parfaits. Le dossier y lit la nuit passée, une vraie nuit au milieu du danger, et donne l’autre lecture comme alternative : certains y voient ce qu’il fait toujours. Le dossier ajoute que dans un cas comme dans l’autre, dormir au milieu du danger montre sa confiance. La forme du verbe ne peut pas, à elle seule, trancher entre les deux.
L’imparfait qui est un passé
L’imparfait, à son tour, ne veut pas toujours dire futur. Il sert pour tout ce qui n’est pas présenté comme un seul tout achevé, et cela comprend les habitudes.
Le livre de Job commence par un portrait de la piété de Job. Après les festins de ses enfants, Job se levait tôt et offrait des holocaustes pour chacun d’eux, au cas où ils auraient péché :
Whenever a round of feasting was over, Job would send for his children and consecrate them. He would get up early in the morning and offer a burnt offering for each one of them, because Job said to himself, “Perhaps my children have sinned and cursed God in their hearts.” This is what Job always did.
La décision grammaticale du dossier note que la forme verbale décrit une action répétée, et que “tous les jours” veut dire toujours. L’anglais l’exprime avec “would” : “Job would send for his children” ; le français le dit avec son propre imparfait, “Job faisait venir ses enfants”. Le moment est passé. La forme est celle qu’on appelle d’ordinaire l’imparfait, parce que l’action est vue comme répétée, et non comme un seul événement achevé.
L’imparfait peut aussi couvrir à la fois le présent et l’avenir. Le Psaume 23 commence ainsi :
Un psaume de David. Le SEIGNEUR est mon berger ; jamais je ne serai dans le besoin.
Le verbe “manquer” est אֶחְסָֽר (ʾeḥsār), un imparfait. Le dossier dit que sa forme couvre le présent et l’avenir : j’ai, et j’aurai, tout ce qu’il me faut. La Littérale dit “I will not lack [anything]” (“je ne manquerai [de rien]”), l’Équilibrée “I will never be in need” (“je ne serai jamais dans le besoin”), et la Simple “I have everything I need” (“j’ai tout ce qu’il me faut”). Les trois niveaux penchent dans des directions un peu différentes, mais ils ne choisissent pas des sens différents. Tous trois restent à l’intérieur de ce que dit la décision de sens.
Des prophètes qui parlent de l’avenir au passé
Revenons maintenant à Ésaïe. À côté de ces emplois ordinaires, le parfait en a un de plus, particulièrement fréquent dans la prophétie et dans la prière. Celui qui parle décrit quelque chose qui n’est pas encore arrivé comme si c’était déjà fait, parce que c’est certain. Les grammairiens l’appellent le parfait prophétique, ou parfait de certitude.
Nos langues font quelque chose de semblable. Un entraîneur dont l’équipe mène de quarante points dit : “C’est gagné.” Le match n’est pas fini, mais le résultat est acquis.
Dans la Bible hébraïque, ce qui est acquis est généralement la décision de Dieu lui-même. Les dossiers d’Open Word Bible relèvent cet emploi à maintes reprises, dans les livres historiques, les Psaumes et les prophètes. Quelques exemples :
- Josué 6:2. Avant que les murailles de Jéricho ne tombent, le SEIGNEUR dit : “J’ai livré Jéricho entre tes mains.” Le dossier dit que la victoire est présentée comme déjà acquise, parce que Dieu parle de ce qu’il a décidé comme d’une chose déjà réglée.
- Amos 5:2. Amos chante un chant funèbre sur Israël : “Elle est tombée, elle ne se relèvera plus, la vierge d’Israël.” Le dossier note qu’Israël était encore debout et prospère quand Amos parlait. La complainte parle de sa chute comme déjà certaine, comme si les funérailles avaient commencé.
- Jérémie 50:2. Des hérauts reçoivent l’ordre d’annoncer “Babylone est prise” alors que Babylone domine encore le monde. Le dossier dit qu’ils proclament sa chute comme un fait, parce que Dieu l’a décidée.
- Ésaïe 9:1. “Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière.” Le dossier dit que la lumière à venir est décrite comme déjà là, et que Matthieu cite ces versets à propos de Jésus qui commence son œuvre en Galilée.
La même habitude se retrouve dans le Nouveau Testament, même si les verbes grecs fonctionnent autrement. En Romains 8:30, Paul écrit que ceux que Dieu a justifiés, “il les a aussi glorifiés”. Le dossier de ce verset note que la gloire doit encore être révélée, et que Paul emploie le passé parce que, dans le dessein de Dieu, elle est aussi certaine que l’appel et la justification, qui ont déjà eu lieu.
Quand les niveaux choisissent différemment
Le parfait prophétique pose une vraie question au traducteur. Faut-il garder le passé, et faire confiance au lecteur pour voir que l’événement est encore à venir ? Ou faut-il employer le futur, qui dit clairement ce que veut dire le prophète, et perdre la note de certitude ?
Open Word Bible répond verset par verset, et les trois niveaux ne répondent pas toujours de la même façon. Ésaïe 5:13 montre bien la différence. Le verbe est גָּלָ֥ה (gālâ), un parfait, “est parti en exil” :
Therefore my people have gone into exile for lack of knowledge, and its honored [ones are] men of hunger, and its crowd [is] parched with thirst.
That is why my people will be carried off into exile, because they do not know. Their leading men will starve, and the common crowd will faint from thirst.
La Littérale garde la forme : “my people have gone into exile” (“mon peuple est parti en exil”). L’Équilibrée dit ce que veut dire le verset : “my people will be carried off into exile” (“mon peuple sera emmené en exil”). La décision de sens derrière les deux est marquée incertaine. Elle lit le verbe comme un événement futur présenté comme déjà accompli, puisque l’exil de Juda était encore à venir, et ajoute que le verset pourrait plutôt viser les tribus du Nord, déjà emmenées par l’Assyrie. La différence entre les niveaux est une différence de formulation, non de sens : les deux niveaux suivent la même décision, l’un en montrant la forme hébraïque, l’autre en énonçant son sens.
Josué 6:2 montre une autre façon de faire. Les trois niveaux gardent “I have given” (“j’ai livré”), mais la Simple ajoute une courte phrase de son cru, “It is as good as yours” (“C’est comme si elle était déjà à toi”), et la décision de formulation anglaise explique pourquoi : pour faire passer le sens du verbe accompli, à savoir que la ville appartiendra sûrement à Israël.
Ésaïe 9:5 : une naissance déjà annoncée
Ésaïe 9:5 est plus difficile, et le dossier le traite avec soin. Sa décision de sens est marquée incertaine. Elle note que les versets 3, 4 et 5 commencent chacun par “car” et donnent les raisons de la joie du verset 2 : l’oppresseur brisé, l’équipement de guerre brûlé, et maintenant un enfant royal. Les verbes sont à la forme de l’action accomplie. La décision donne ensuite deux possibilités, sans imposer de choix. Un prophète peut parler de ce que Dieu fera sûrement comme d’une chose déjà faite, ou bien annoncer une naissance qui vient d’avoir lieu. Le passage ne nomme pas l’enfant.
Les lecteurs ont adopté l’un et l’autre point de vue. Certains voient une naissance du temps même d’Ésaïe, peut-être un héritier royal, célébrée dans un langage qui dépasse tout roi ordinaire. Beaucoup de lecteurs chrétiens voient une prophétie du Christ, prononcée avec la certitude du parfait prophétique. Les deux ne s’excluent pas toujours : certains lisent le verset comme parlant d’un roi du temps d’Ésaïe dont les titres ne se sont pleinement réalisés que dans un fils de David plus tardif. Le dossier renvoie aux passages qui l’entourent : 7:14 promettait un fils appelé Emmanuel, et 11:1–5 décrit un roi issu de la lignée de Jessé.
Ici, Open Word Bible garde la forme du passé à tous les niveaux : “a child has been born for us, a son has been given to us” (“un enfant nous est né, un fils nous a été donné”). C’est la forme qu’a employée Ésaïe, elle convient aux deux lectures, et la traduction peut la porter sans induire le lecteur en erreur. Un futur aurait tranché la question à la place du lecteur.
Ésaïe 53 : un regard en arrière sur le serviteur
Le chant du serviteur souffrant va d’Ésaïe 52:13 à la fin du chapitre 53, et ses verbes se déplacent dans le temps d’une manière que les lecteurs remarquent souvent.
Il commence au futur. Le dossier de 52:13 donne “my servant will act wisely” (“mon serviteur agira avec sagesse”), “he will be high and lifted up” (“il sera haut placé et élevé”). Puis, au chapitre 53, un groupe de voix regarde en arrière ce qui est arrivé au serviteur, et les verbes passent au passé :
Yet it was our sicknesses that he bore, our pains that he shouldered, while we took him for a man under a plague, beaten down by God and brought low.
Il a été méprisé, il a porté nos maladies, il a été transpercé pour nos révoltes. Ceux qui parlent décrivent ses souffrances comme une chose qu’ils ont vue et mal comprise. À la fin du chant, les verbes se tournent de nouveau vers l’avenir. Au verset 12, Dieu lui donnera sa part parmi les nombreux. Le dernier verbe du chant, “il intercède” pour les rebelles, est un imparfait, et le dossier note qu’il peut décrire ce qu’il a fait ou ce qu’il continue de faire.
Les passés du chapitre 53 sont-ils des parfaits prophétiques, qui décrivent une souffrance future comme si elle était achevée, ou le vrai passé de l’expérience de ceux qui parlent ? C’est une question que le poème soulève et que la grammaire seule ne tranche pas. Le Nouveau Testament lit tout le chant comme accompli en Jésus, et le dossier de 52:13 le note (Actes 8:32–35 ; 1 Pierre 2:22–25). Open Word Bible traduit les verbes aux temps qu’emploie le poème lui-même, pour qu’un lecteur entende ces voix regarder en arrière, comme l’hébreu les présente.
Comment la décision est prise
Pour un verbe hébreu, le temps de la traduction n’est jamais simplement recopié. C’est une décision de sens : quel moment, et quel genre d’action, ce verbe décrit-il dans son contexte ? Les indices sont le contexte, les verbes qui l’entourent, le genre de verbe (un état ou un événement) et le genre de texte (récit, loi, psaume ou prophétie). Là où les indices vont dans un même sens, la décision le dit et en donne la raison. Là où ils ne le font pas, la décision est marquée incertaine et l’alternative est nommée, comme au Psaume 3:6, en Ésaïe 5:13 et en Ésaïe 9:5.
Les niveaux mettent ensuite cette décision en mots. La Littérale montre la forme hébraïque là où la langue peut la supporter. L’Équilibrée choisit le temps dont un lecteur a besoin pour comprendre le sens. La Simple peut ajouter un mot ou une courte phrase pour rendre le moment évident. Aucun d’eux ne change ce que dit la décision de sens.
L’article Littérale, Équilibrée, Simple : trois niveaux, un seul sens explique comment les niveaux fonctionnent ensemble. Pour d’autres traits de l’hébreu qui résistent à la traduction, voir La poésie hébraïque et le parallélisme et Des jeux de mots intraduisibles.
Ouvrez Ésaïe 9, Ésaïe 5 et Ésaïe 53 pour voir les dossiers.