Toute langue a ses expressions idiomatiques : des tournures dont le sens n’est pas la somme de leurs mots. Un francophone qui “casse sa pipe” n’a rien cassé, et celui qui “n’est pas dans son assiette” n’est assis dans aucune assiette. Un traducteur qui rend les expressions idiomatiques mot à mot produit des absurdités, ou pire, quelque chose qui a l’air sensé et veut dire autre chose.
La Bible est pleine d’expressions idiomatiques. Ses premiers lecteurs les comprenaient sans y penser. Certaines sont passées dans nos langues par d’anciennes traductions ; d’autres restent déroutantes. Cet article en examine plusieurs, et ce qu’Open Word Bible fait de chacune.
Les expressions idiomatiques forment l’une des catégories que le projet emploie pour les décisions de sens. Les dossiers en contiennent des milliers. Une décision de sens de cette catégorie dit ce que veut dire une expression, en des termes que n’importe quelle langue peut ensuite mettre dans sa propre forme. Puis chaque niveau décide comment la formuler. Le guide de style donne la règle générale pour la Simple : elle explique les expressions idiomatiques au lieu de les reproduire. La Littérale et l’Équilibrée décident au cas par cas.
Se ceindre les reins
Au Proche-Orient ancien, on portait de longues robes. Pour travailler, courir ou voyager, un homme en relevait le bas et le glissait dans sa ceinture, à la taille. C’est ce que veut dire “se ceindre les reins”. C’est l’image de quelqu’un qui se prépare à agir.
Lors de la première Pâque, Israël reçut l’ordre de manger habillé ainsi, prêt à quitter l’Égypte en hâte. La décision de sens d’Exode 12:11 explique l’image. Les niveaux la traitent ensuite différemment :
Et c’est ainsi que vous le mangerez : vos reins ceints, vos sandales à vos pieds et votre bâton à votre main ; et vous le mangerez en hâte. C’est une Pâque pour le SEIGNEUR.
Quand vous le mangerez, soyez prêts à partir : vos vêtements relevés dans votre ceinture, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous le mangerez en hâte. C’est la Pâque du SEIGNEUR.
La Littérale garde “vos reins ceints”. L’Équilibrée dit à quoi cela ressemblait : “vos vêtements relevés dans votre ceinture”. La Simple dit : “Attachez vos vêtements à la ceinture”. La décision de formulation est brève : l’Équilibrée et la Simple expliquent l’expression, et la Littérale la garde.
La même image est à prendre au pied de la lettre en 1 Rois 18:46, où Élie, fortifié par le SEIGNEUR, relève sa robe et court devant le char du roi Achab jusqu’à Jizreel. La Simple ajoute pourquoi : “He tied up his long robe so he could run” (“Il releva sa longue robe pour pouvoir courir”).
Jésus l’emploie comme un ordre en Luc 12:35 : “Ayez les reins ceints et les lampes allumées.” L’Équilibrée dit : “Soyez prêts à travailler, la ceinture serrée”. En anglais, la décision de formulation explique que “gird” est un mot vieilli ; en français, la Littérale garde “avoir les reins ceints”, une tournure que le français connaît, et l’Équilibrée et la Simple disent ce qu’elle voulait dire.
Pierre pousse l’image un pas plus loin. En 1 Pierre 1:13, il demande à ses lecteurs de ceindre “les reins de votre intelligence”. La décision de sens la rattache au repas de la Pâque et aux paroles de Jésus en Luc, et dit que Pierre applique l’image à l’esprit. La Littérale la garde ; l’Équilibrée et la Simple donnent le sens :
Préparez donc votre esprit à l’action et restez lucides. Mettez toute votre espérance dans la grâce qui vient vers vous et qui vous sera donnée quand Jésus Christ sera révélé.
La décision de formulation en donne la raison en une phrase : les lecteurs d’aujourd’hui ne portent pas de robes serrées par une ceinture. L’article Mot à mot ou sens pour sens ? s’ouvre sur ce verset.
Amasser des charbons ardents
Proverbes 25:21–22 donne un conseil surprenant. Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, et s’il a soif, donne-lui de l’eau à boire, “car tu amasseras des charbons ardents sur sa tête, et le SEIGNEUR te récompensera”. Paul cite ce proverbe en Romains 12:20.
Que veut-il dire ? L’image est celle d’une douleur brûlante, mais les spécialistes ne s’accordent pas sur la nature de cette douleur. Le dossier de Proverbes 25:22 marque la décision de sens comme incertaine et ajoute une note, parce que l’image exacte est discutée :
- Le plus souvent, on y voit la honte brûlante que suscite une bonté imméritée, et qui peut amener l’ennemi à changer.
- Certains renvoient à un texte égyptien qui décrit un pénitent portant sur la tête un bassin de charbons, en signe de repentir.
- D’autres y voient un jugement, puisque les charbons sont ailleurs une image du châtiment (Psaume 140:11). Selon cette lecture, la bonté accumule la culpabilité de l’ennemi s’il reste hostile.
Le dossier suit la première lecture, et note qu’en Romains 12:20–21, le proverbe sert l’appel à vaincre le mal par le bien, ce qui la favorise. Le dossier de Romains 12:20 arrive à la même décision, et ajoute que la lecture du jugement s’accorde mal avec les commandements de Paul aux versets 14 et 17–19 : bénir ceux qui persécutent et ne jamais rendre le mal pour le mal.
Ici, l’Équilibrée garde l’expression. Elle est célèbre, vivante et brève, et une explication ajouterait des mots que l’hébreu n’a pas :
car tu entasseras des charbons ardents sur sa tête, et le SEIGNEUR te récompensera.
La Simple l’explique, dans le sens qu’a choisi la décision de sens :
Cela le fera brûler de honte pour ce qu’il a fait, et peut-être qu’il changera. Et le SEIGNEUR te récompensera.
(Les Proverbes, comme Job, les Nombres, le Lévitique et les livres de Samuel et des Rois, ne sont pas encore traduits en français dans Open Word Bible ; les citations de ces livres sont donc tirées de sa version anglaise.)
La décision de formulation de cette version Simple est elle aussi marquée incertaine, parce qu’elle énonce un sens qui est lui-même incertain. En Romains, la Simple garde l’image et ajoute une phrase, “Ta bonté peut lui faire honte et lui faire regretter ce qu’il a fait”, et la décision de formulation note que “peut” laisse la question ouverte, et demande aux relecteurs de vérifier que la phrase n’en dit pas trop.
Endurcir le cœur
Dans l’Exode, le cœur de Pharaon est “endurci”. Pour un lecteur d’aujourd’hui, cela sonne comme une émotion : une personne au cœur dur est cruelle ou insensible. En hébreu, le cœur est le siège de la pensée et de la volonté, pas d’abord des sentiments, et un cœur dur est une volonté obstinée.
Le dossier d’Exode 7:3 ajoute quelque chose qu’un lecteur de traduction ne peut pas voir. L’Exode emploie trois verbes différents pour ce qui arrive au cœur de Pharaon : “rendre dur”, “rendre fort” et “rendre lourd”. Tous trois décrivent une volonté fermement dressée contre l’ordre de Dieu. Parfois Dieu est le sujet, parfois Pharaon lui-même, et parfois le cœur “est” simplement dur ou lourd. La note dit que le texte tient ces affirmations ensemble sans expliquer comment.
Open Word Bible garde les verbes distincts là où elle le peut. En Exode 8:11 (8:15 dans la plupart des Bibles anglaises), Pharaon lui-même est le sujet, et le verbe est celui de la racine “lourd” :
Et Pharaon vit qu’il y avait du répit, et il rendit son cœur lourd, et il ne les écouta pas, comme le SEIGNEUR l’avait dit.
La Littérale dit “il rendit son cœur lourd” pour montrer le verbe hébreu. L’Équilibrée dit “il endurcit son cœur”, l’expression familière. La Simple dit “il s’est entêté”, et en 7:3 “je vais rendre Pharaon têtu” : elle dit clairement ce qu’est un cœur endurci.
C’est un cas où l’expression idiomatique porte une théologie. Les lecteurs débattent depuis longtemps de ce que signifie le fait que Dieu ait endurci le cœur de Pharaon. La tâche de la traduction n’est pas de trancher ce débat, mais de laisser les lecteurs voir ce que dit le texte, y compris qui est le sujet de chaque verbe. C’est pourquoi la Littérale garde trois verbes là où la plupart des Bibles n’en ont qu’un.
Lever la face
La bénédiction sacerdotale de Nombres 6 se termine ainsi : “Que le SEIGNEUR lève sa face vers toi, et qu’il te donne la paix.” La décision de sens l’explique : lever la face vers quelqu’un, c’est le regarder et lui prêter attention. Le contraire, c’est que Dieu cache sa face et laisse son peuple seul dans la détresse.
May the LORD lift up his face to look on you and grant you peace.”’
L’Équilibrée garde l’image et ajoute “to look on you” (“pour te regarder”), qui fait ressortir ce que fait la face levée. La Simple dit “turn toward you and care for you” (“se tourne vers toi et prenne soin de toi”).
La même expression peut aller dans l’autre sens. En Lévitique 19:15, il est dit aux juges de ne pas “lever la face du pauvre” ni “honorer la face du grand”. La décision de sens dit que lever la face de quelqu’un, c’est lui accorder sa faveur, ici au tribunal, et qu’un juge ne doit favoriser personne à cause de ce qu’il est. L’Équilibrée dit “take the side of the poor because they are poor” (“prendre le parti du pauvre parce qu’il est pauvre”) et “give special honor to the powerful” (“accorder un honneur particulier aux puissants”).
Ainsi, les mêmes mots hébreux peuvent décrire la bénédiction de Dieu à un endroit et un juge corrompu à un autre. La faveur de Dieu est un don. La faveur d’un juge, accordée à une personne au lieu de la vérité, est une injustice. On ne traduit pas une expression idiomatique avec une formule. Chaque contexte a sa propre décision.
Découvrir l’oreille
En 1 Samuel 9:15, la veille de l’arrivée de Saül, le SEIGNEUR “avait découvert l’oreille de Samuel”. L’expression est גָּלָ֖ה אֶת־אֹ֣זֶן שְׁמוּאֵ֑ל. La décision de sens l’explique : découvrir l’oreille de quelqu’un, c’est lui dire quelque chose en privé, un secret ou un projet, et quand c’est Dieu qui parle, cela veut dire une révélation.
Ni l’anglais ni le français n’ont une telle expression, et “découvrit son oreille” paraîtrait étrange. La Littérale la garde. L’Équilibrée dit “the LORD had revealed this to Samuel” (“le SEIGNEUR l’avait révélé à Samuel”). La Simple dit “the LORD had told Samuel a secret” (“le SEIGNEUR avait confié un secret à Samuel”), ce qui garde quelque chose de l’impression d’une confidence murmurée.
Des entrailles de compassion
La version King James fait dire à Paul, en Philippiens 1:8 : “how greatly I long after you all in the bowels of Jesus Christ” (“combien je vous chéris tous dans les entrailles de Jésus-Christ”). En 1611, c’était un anglais digne. Les organes internes étaient considérés comme le siège des sentiments forts, comme nous parlons aujourd’hui du cœur. Aujourd’hui, cela sonne anatomique, ou comique.
Le mot grec est σπλάγχνον (splanchna). La décision de sens en donne le sens : une affection profonde, ressentie au plus intime de l’être. Elle mentionne “les entrailles (les organes au sens propre)” parmi les alternatives, et l’écarte. Une deuxième décision ajoute une remarque sur l’expression dans son ensemble : Paul ne les aime pas seulement avec ses propres sentiments, mais avec l’amour tendre du Christ Jésus à l’œuvre en lui.
Dieu m’est témoin combien vous me manquez, chacun de vous, et combien je vous aime de l’amour profond du Christ Jésus.
L’hébreu a la même façon de parler. Quand Joseph voit son frère Benjamin, en Genèse 43:30, la Littérale dit “sa compassion s’échauffa envers son frère”. La décision de sens explique que le mot hébreu pour la compassion désigne les organes intérieurs, ressentis comme le siège de l’amour tendre, et qu’au sens propre, ils “devinrent brûlants”. L’Équilibrée dit “son cœur était si ému pour son frère”, échangeant une expression tirée du corps contre une autre que les lecteurs d’aujourd’hui comprennent.
Parfois, la meilleure façon de rendre une expression idiomatique est une expression de notre langue qui veut dire la même chose : “cœur” pour “entrailles”, ou “à la sueur de ton front” pour “par la sueur de ton visage” (Genèse 3:19). Chacun de ces échanges est une décision de formulation consignée.
Pourquoi les niveaux diffèrent
À travers ces exemples, un schéma se dessine.
La Littérale garde l’expression idiomatique, pour qu’un lecteur puisse voir l’image de l’original : “vos reins ceints”, “uncovered the ear” (“découvert l’oreille”), “il rendit son cœur lourd”. C’est le niveau du lecteur qui veut savoir ce que dit réellement le texte, mot par mot.
L’Équilibrée décide au cas par cas. Là où une expression est bien connue et son sens clair, elle la garde souvent : “heaping burning coals” (“amasser des charbons ardents”), “lift up his face” (“lever sa face”). Là où elle déconcerterait ou induirait en erreur, elle donne le sens : “vos vêtements relevés dans votre ceinture”, “revealed this to Samuel” (“l’avait révélé à Samuel”).
La Simple explique. Elle est écrite pour des lecteurs qui ne connaissent peut-être pas la culture qui se cache derrière l’image, et elle dit ce que veut dire l’expression : “Attachez vos vêtements à la ceinture”, “told Samuel a secret” (“avait confié un secret à Samuel”), “il s’est entêté”.
Derrière les trois se trouve une seule décision de sens, la même pour toutes les langues. Une traduction française, espagnole ou swahilie peut trouver sa propre expression pour le même sens, ou l’expliquer, mais elle ne change pas ce que veut dire l’expression. C’est le principe expliqué dans Littérale, Équilibrée, Simple : trois niveaux, un seul sens.
Pour d’autres endroits où l’hébreu résiste à la traduction, voir Des jeux de mots intraduisibles et La poésie hébraïque et le parallélisme.
Ouvrez Exode 12, 1 Pierre 1, Proverbes 25, Nombres 6 et Philippiens 1 pour voir les dossiers.