Le nom le plus fréquent de la Bible hébraïque est un nom propre : le nom personnel de Dieu, écrit avec quatre consonnes que l’on translittère d’ordinaire YHWH, y figure environ 6 800 fois selon le décompte habituel. Les spécialistes l’appellent le Tétragramme, du grec “quatre lettres”. Toute traduction de l’Ancien Testament doit décider qu’en faire, et peu de décisions sont aussi visibles : selon la Bible, le même verset peut dire “the LORD”, “Jehovah” ou “Yahweh”.
L’Exode présente ce nom comme révélé par Dieu, et le rattache au verbe “être” :
Dieu dit encore à Moïse : “Tu diras ceci aux enfants d’Israël : ‘YHWH, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous.’ C’est là mon nom pour toujours, et c’est ainsi qu’on se souviendra de moi de génération en génération.” (Exode 3:15)
Les choix des traducteurs ne portent pas ici sur le sens habituel du mot : tous s’accordent sur le Dieu dont il s’agit. Ils portent sur le respect, la tradition, l’histoire et ce que comprendront les lecteurs.
Pourquoi on cessa de prononcer le nom
Dans les derniers siècles av. J.-C., les Juifs avaient largement cessé de prononcer le nom à voix haute, par respect et à la lumière du commandement de ne pas le prendre en vain. En lisant l’Écriture, ils disaient à la place Adonaï, “mon Seigneur”. La Mishna, compilée vers 200 apr. J.-C., rapporte l’avis d’Abba Saül selon lequel celui qui prononce le nom tel qu’il est écrit n’a pas de part au monde à venir (Sanhédrin 10:1). Parmi les manuscrits de la mer Morte, certains scribes écrivaient les quatre lettres dans l’ancienne écriture paléo-hébraïque pour les mettre à part (voir Ce que les manuscrits de la mer Morte montrent du texte de la Bible).
Les massorètes, qui ajoutèrent des signes vocaliques au texte consonantique au début du Moyen Âge, ne donnèrent pas au nom ses propres voyelles. Ils écrivirent YHWH avec des voyelles rappelant de dire Adonaï, ou Elohim là où Adonaï figure déjà à côté (voir Les massorètes : gardiens du texte hébreu). Le texte écrit et la lecture à voix haute différaient volontairement.
Les traducteurs grecs suivirent l’usage oral. La plupart des manuscrits de la Septante rendent le nom par kyrios, “Seigneur”, même si certaines copies juives anciennes gardaient les quatre lettres hébraïques dans le texte grec (voir La Septante, première traduction de la Bible). La Vulgate latine de Jérôme employa Dominus, “Seigneur”. C’est par ces versions que la plupart des chrétiens connurent le nom, sous la forme “le Seigneur”.
“The LORD” en petites capitales
La plupart des Bibles anglaises d’aujourd’hui, protestantes, catholiques et juives, rendent YHWH par ”LORD” en capitale et petites capitales. La typographie parle : “Lord” traduit Adonaï ou le grec kyrios, tandis que “LORD” signale que l’hébreu a le nom divin. Là où Adonaï et YHWH se suivent, ces Bibles impriment “Lord GOD” (“Seigneur DIEU”), pour éviter “Lord LORD”.
Cette convention remonte à la Réforme : Tyndale et la Bible de Genève employaient “LORD” en capitales, et la version King James en fit la norme. La Bible allemande de Luther fit de même avec HERR. La version King James dit :
And one cried unto another, and said, Holy, holy, holy, is the LORD of hosts: the whole earth is full of his glory. (Isaïe 6:3)
(“Et l’un criait à l’autre et disait : Saint, saint, saint est le SEIGNEUR des armées ; toute la terre est pleine de sa gloire.”)
Ses partisans invoquent sa longue histoire dans le judaïsme comme dans l’Église, et le Nouveau Testament lui-même, dont les auteurs, citant l’Ancien en grec, emploient régulièrement kyrios là où l’hébreu a le nom. Beaucoup de lecteurs juifs l’apprécient aussi parce qu’il évite d’écrire un nom qu’ils ne prononceraient pas. Les traductions de la Jewish Publication Society de 1917 et de 1985 emploient toutes deux “LORD”.
La critique est que le lecteur perd quelque chose que l’hébreu a clairement. Un nom personnel devient un titre, et une phrase comme “I am Yahweh, that is my name” (“Je suis Yahvé, c’est là mon nom”, Isaïe 42:8, World English Bible) devient “I am the LORD; that is my name” (“Je suis le SEIGNEUR”), ce qui peut sonner comme une affirmation de rang plutôt que d’identité. Et les petites capitales disparaissent à la lecture à voix haute.
“Jehovah”
“Jehovah” est une forme hybride. Elle prend les consonnes de YHWH, sous leur forme latine JHVH, et les combine avec les voyelles que les massorètes écrivaient pour rappeler de dire Adonaï. Des savants chrétiens médiévaux lisant le texte vocalisé tel quel produisirent de telles formes, et “Jehovah” se répandit en latin au seizième siècle. Tyndale l’employa à l’occasion, et la version King James le garda dans quatre versets où le nom lui-même est en jeu, ainsi que dans des noms de lieux comme Jehovah-jireh :
That men may know that thou, whose name alone is JEHOVAH, art the most high over all the earth. (Psaume 83:18, version King James)
(“Afin que les hommes sachent que toi, dont le nom seul est JEHOVAH, tu es le Très-Haut sur toute la terre.”)
Des traductions littérales du dix-neuvième siècle comme la Young’s Literal Translation et celle de Darby l’employaient partout. L’exemple le plus complet dans une grande traduction anglaise de comité est l’American Standard Version de 1901. Sa préface explique que les réviseurs américains s’étaient convaincus “that a Jewish superstition, which regarded the Divine Name as too sacred to be uttered, ought no longer to dominate in the English or any other version of the Old Testament” (qu’une superstition juive tenant le nom divin pour trop sacré pour être prononcé ne devait plus dominer aucune version de l’Ancien Testament). L’ASV dit donc “Jehovah” partout où l’hébreu a le nom :
And one cried unto another, and said, Holy, holy, holy, is Jehovah of hosts: the whole earth is full of his glory. (Isaïe 6:3, American Standard Version)
(“Saint, saint, saint est Jehovah des armées.”)
Des spécialistes plus récents ont fait deux objections. Philologiquement, “Jehovah” n’a jamais été une prononciation employée par un Israélite de l’Antiquité. Religieusement, beaucoup ont jugé injuste le langage de la préface sur la “superstition” juive, envers un usage enraciné dans le respect. Quand la Revised Standard Version révisa l’ASV en 1952, elle revint à “LORD”, expliquant dans sa préface que “Jehovah” ne représentait exactement aucune forme du nom jamais employée en hébreu, et qu’un nom propre pour le Dieu unique ne convenait pas à la foi universelle de l’Église.
“Jehovah” demeure pourtant dans des cantiques (“Guide me, O thou great Jehovah”) et, surtout, dans la traduction qui en a fait un point central.
La Traduction du monde nouveau
La New World Translation of the Holy Scriptures (Traduction du monde nouveau), publiée par la Watch Tower Bible and Tract Society pour les Témoins de Jéhovah, parut en anglais entre 1950 (Nouveau Testament) et 1961 (Bible complète), et fut révisée en 1984 et en 2013. Ses traducteurs, restés anonymes, firent de la restauration du nom divin un but central. Dans l’Ancien Testament, elle rend YHWH par “Jehovah” partout, dans la même tradition que l’ASV.
La Traduction du monde nouveau va plus loin dans le Nouveau Testament. Aucun manuscrit grec du Nouveau Testament ne contient les quatre lettres ; les manuscrits ont kyrios ou theos. La révision de 2013 emploie pourtant “Jehovah” 237 fois dans le Nouveau Testament, selon son propre décompte. Son appendice s’explique : les auteurs du Nouveau Testament citaient des passages de l’Ancien qui contiennent le nom ; certaines copies grecques de l’Ancien Testament de cette époque le conservaient ; et les traducteurs pensent que les premiers copistes l’ont remplacé par kyrios. Ils notent aussi que des traductions du Nouveau Testament en hébreu ont employé le nom à ces endroits.
La plupart des spécialistes extérieurs aux Témoins ne l’acceptent pas. L’objection habituelle : les témoignages disent l’inverse de ce dont la théorie a besoin. Des milliers de manuscrits grecs, dont les plus anciens papyrus, et les plus anciennes traductions en latin, en syriaque et en copte s’accordent tous à avoir “Seigneur” ou “Dieu”. On fait aussi remarquer que là où le Nouveau Testament applique à Jésus des textes sur YHWH, comme Romains 10:13 le fait avec Joël 2:32, choisir “Jehovah” plutôt que “Seigneur” change la manière dont le passage peut être lu. Quelques spécialistes non Témoins, surtout George Howard dans un article de 1977, ont envisagé que les plus anciennes copies aient gardé le nom, mais l’hypothèse reste minoritaire. Jason BeDuhn, spécialiste des religions sans lien avec les Témoins, a trouvé la Traduction du monde nouveau exacte dans beaucoup des passages qu’il a comparés, tout en jugeant que son emploi de “Jehovah” dans le Nouveau Testament n’est pas appuyé par les manuscrits.
En toute justice, beaucoup de chrétiens partagent la conviction de fond des Témoins : Dieu a un nom, l’Ancien Testament l’emploie sans cesse, et les traductions le cachent. Le désaccord porte sur ceci : une traduction peut-elle restaurer ce que le texte conservé du Nouveau Testament ne contient pas ?
“Yahweh”
La plupart des spécialistes pensent aujourd’hui que le nom se prononçait à l’origine à peu près Yahweh (en français, Yahvé). Elle repose sur des formes abrégées du nom dans des noms propres hébreux et dans la poésie, comme “Hallelu-jah”, et sur des transcriptions grecques chez des auteurs chrétiens anciens comme Clément d’Alexandrie et Théodoret. C’est une reconstruction raisonnée, pas une certitude.
Plusieurs Bibles anglaises l’emploient :
- La Jerusalem Bible catholique (1966) et la New Jerusalem Bible (1985) imprimaient “Yahweh” dans tout l’Ancien Testament. Celle qui leur a succédé, la Revised New Jerusalem Bible (2019), est revenue à “the Lord”.
- La World English Bible emploie “Yahweh” dans son édition principale, et “LORD” dans son édition britannique. Sa préface dit franchement “there are solid translational arguments for both traditions” (il y a de solides arguments de traduction en faveur des deux traditions).
- La Holman Christian Standard Bible (2004) employait “Yahweh” dans un choix de passages où le nom est mis en relief, étendus ensuite dans d’autres éditions. Sa révision, la Christian Standard Bible (2017), est revenue à “LORD”, ses traducteurs expliquant qu’ils voulaient s’aligner sur les autres traductions anglaises et que le nom était peu familier à beaucoup de lecteurs.
- La Legacy Standard Bible (2021), révision de la NASB 1995 liée au Master’s Seminary, emploie “Yahweh” partout où l’hébreu a le nom. Ses auteurs soutiennent qu’une traduction doit montrer le nom aux lecteurs aussi souvent que le texte.
Ses partisans y voient le rendu le plus exact possible, qui fait entendre le langage personnel de l’alliance dans l’Ancien Testament. Ses critiques répondent que la prononciation est incertaine, que la forme est peu familière à beaucoup de lecteurs et de chanteurs, et qu’elle néglige la sensibilité des lecteurs juifs.
Cette dernière préoccupation a conduit l’Église catholique à agir. Le 29 juin 2008, la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, dans une lettre signée par le cardinal Francis Arinze, demanda que le nom ne soit ni employé ni prononcé sous la forme “Yahweh” dans la liturgie, chants et prières compris, et qu’il soit rendu par un équivalent de “Seigneur”. La lettre visait le culte, non l’étude personnelle, mais a influencé les traductions catholiques destinées à la liturgie.
“L’Éternel” et “HaShem”
Certains traducteurs ont cherché un sens plutôt qu’un nom. Les Bibles protestantes françaises ont longtemps dit l’Éternel, en écho à “JE SUIS” en Exode 3:14. En anglais, la traduction de James Moffatt (Ancien Testament, 1924) employait “the Eternal”, et The Voice (2012) dit “the Eternal One”. L’avantage est de transmettre un peu de ce que le nom était censé signifier. L’objection est que cela fait d’un nom une description, et que le lien entre YHWH et l’éternité, bien que traditionnel, est une interprétation.
Dans le parler juif orthodoxe, Dieu est souvent appelé HaShem, “le Nom”. L’édition Stone du Tanakh, chez ArtScroll, porte cet usage dans l’imprimé, en rendant YHWH par “HASHEM”. Cette traduction, pour des lecteurs qui partagent cet usage, rend visible sur la page ce que d’autres Bibles signalent seulement par des petites capitales.
“Seigneur des armées” ou “LORD of Armies”
Une expression voisine montre comment le choix du nom se combine avec d’autres mots. L’hébreu YHWH tseva’ot apparaît plus de deux cents fois, surtout chez les prophètes. Tseva’ot veut dire “armées”, qu’il s’agisse d’armées terrestres, des étoiles ou des êtres célestes autour du trône de Dieu.
- La version King James et la plupart des Bibles traditionnelles disent “the LORD of hosts”, et la Berean Standard Bible “the LORD of Hosts”.
- L’ASV dit “Jehovah of hosts”.
- La World English Bible dit “Yahweh of Armies” : “Yahweh of Armies is with us. The God of Jacob is our refuge” (“Yahvé des Armées est avec nous. Le Dieu de Jacob est notre refuge”, Psaume 46:7).
- La Christian Standard Bible dit “LORD of Armies”, et la NASB 2020 “LORD of armies”, au motif que “hosts” ne veut plus dire “armées” pour la plupart des anglophones.
- La NIV dit le plus souvent “LORD Almighty” (“le SEIGNEUR tout-puissant”), suivant l’emploi fréquent dans la Septante d’un mot qui veut dire “tout-puissant”.
- La version King James garde deux fois dans le Nouveau Testament la translittération grecque, “the Lord of Sabaoth” (“le Seigneur Sabaoth”, Romains 9:29 ; Jacques 5:4).
Chaque choix a son gain. “Hosts” garde un mot traditionnel qui peut inclure la cour céleste ; “Armies” est plus clair mais plus militaire ; “Almighty” rend l’idée de puissance mais perd l’image.
Comment Open Word Bible traite le nom
Parce que les lecteurs ont ici des convictions fortes et sincères, et que le choix change la formulation, non le sens, Open Word Bible traite le nom divin comme un réglage de lecture (voir Les réglages changent la formulation, jamais le sens). Dans l’Ancien Testament, ses brouillons impriment par défaut “le SEIGNEUR” (en anglais “the LORD”), selon un long usage juif et chrétien, et le lecteur peut passer à “Yahvé” (en anglais “Yahweh”) sur les pages de l’Ancien Testament. Dans le Nouveau Testament, là où le grec a kyrios, elle écrit “Seigneur”, et là où un verset cite un passage de l’Ancien Testament qui contient le nom, le dossier de raisonnement de la phrase signale l’hébreu qui se trouve derrière. Son Ancien Testament est traduit à partir du Codex de Leningrad de Westminster, si bien que les quatre lettres restent visibles dans le texte source affiché à côté de chaque phrase. Ces brouillons, faits avec l’aide de l’IA, restent non relus tant que des relecteurs humains nommés ne les ont pas approuvés.
Sources
- American Standard Version. Préface. New York: Thomas Nelson & Sons, 1901.
- Arinze, Francis, cardinal. Lettre aux conférences épiscopales sur “Le nom de Dieu”. Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, 29 juin 2008.
- BeDuhn, Jason David. Truth in Translation: Accuracy and Bias in English Translations of the New Testament. Lanham: University Press of America, 2003.
- Howard, George. “The Tetragram and the New Testament.” Journal of Biblical Literature 96 (1977): 63–83.
- Metzger, Bruce M. The Bible in Translation: Ancient and English Versions. Grand Rapids: Baker Academic, 2001.
- New World Translation of the Holy Scriptures (révision de 2013). Appendice A4–A5 sur le nom divin. Watch Tower Bible and Tract Society.
- Revised Standard Version. Préface. New York: Thomas Nelson & Sons, 1952.
- Tov, Emanuel. Textual Criticism of the Hebrew Bible. 3e éd. Minneapolis: Fortress Press, 2012.
- World English Bible. Préface. eBible.org.
- Les citations bibliques sont des traductions littérales propres à cet article, sauf celles de la version King James, de l’American Standard Version et de la World English Bible, données en anglais avec une traduction.