La plupart des langues de l’histoire n’ont jamais été écrites. Pour traduire la Bible dans une telle langue, un traducteur doit d’abord décider comment l’écrire, et cela signifie parfois inventer un alphabet.

Dans l’Antiquité tardive, c’est arrivé à trois peuples aux marges du monde romain : les Goths, les Arméniens et les Géorgiens. Deux de leurs alphabets sont encore utilisés chaque jour.

Wulfila et les Goths

Les Goths étaient un peuple germanique qui, au IVe siècle, vivait au nord du Danube. Parmi eux vivaient des descendants de captifs chrétiens enlevés lors de raids antérieurs en territoire romain. L’un d’eux était Wulfila, ou Ulfilas, né vers 311 ; son nom signifie “petit loup”. Selon l’historien de l’Église Philostorge, il fut consacré évêque des chrétiens vivant parmi les Goths vers 341. La persécution le poussa plus tard, avec ses fidèles, à franchir le Danube vers ce qui est aujourd’hui le nord de la Bulgarie. Il mourut vers 383.

Philostorge dit que Wulfila inventa un alphabet pour les Goths et traduisit les Écritures dans leur langue (Histoire ecclésiastique 2.5). L’alphabet compte environ vingt-sept lettres, fondées surtout sur les capitales grecques, avec quelques lettres latines et peut-être des runes germaniques. La traduction fut faite à partir du grec et le suit de près.

Philostorge ajoute un détail mémorable. Wulfila traduisit tout, dit-il, sauf les livres des Rois, parce qu’ils étaient pleins de guerres et que les Goths n’aimaient déjà que trop se battre. Philostorge écrivait des décennies après la mort de Wulfila, et il ne reste presque rien de l’Ancien Testament gotique, si bien que l’histoire ne peut pas être vérifiée. Mais c’est une image ancienne d’un traducteur qui pèse l’effet que l’Écriture pourrait avoir sur ses nouveaux lecteurs.

La Bible d’argent

L’essentiel de ce qui subsiste de la Bible gotique est le Nouveau Testament. Le manuscrit le plus célèbre est le Codex Argenteus, le “Livre d’argent”, copié au début du VIe siècle, probablement en Italie pour la cour du roi ostrogoth Théodoric, à l’encre d’argent et d’or sur du parchemin teint en pourpre. Sur ses quelque 336 feuillets d’origine, 188 subsistent. Des troupes suédoises l’emportèrent de Prague en 1648, et 187 feuillets se trouvent à l’université d’Uppsala depuis 1669. Le dernier a refait surface dans la cathédrale de Spire en 1970.

Le Notre Père en gotique commence par Atta unsar þu in himinam, “Notre Père, toi dans les cieux”. C’est l’un des plus anciens textes de quelque étendue dans une langue germanique, l’anglais compris.

Mesrop Machtots et l’alphabet arménien

L’Arménie fut l’un des premiers États à adopter le christianisme, traditionnellement en 301, bien que beaucoup d’historiens préfèrent une date vers 314. Pendant environ un siècle, son Église lut la Bible en grec ou en syriaque et l’expliqua oralement.

Vers 405, un ancien secrétaire royal devenu moine, Mesrop Machtots, entreprit de changer cela, avec le soutien du catholicos Sahak et du roi Vramchapouh. Son disciple Korioun raconte l’histoire dans sa Vie de Machtots. Un premier alphabet, attribué à un évêque syrien nommé Daniel, ne pouvait pas rendre les sons de l’arménien. Machtots se rendit avec des élèves dans des villes syriennes comme Édesse et Samosate, et y conçut un nouvel alphabet de trente-six lettres, soigneusement ajustées aux sons de l’arménien. Korioun rapporte la première phrase traduite dans la nouvelle écriture, tirée du début des Proverbes :

pour connaître sagesse et discipline, pour saisir les paroles de l’intelligence ; (Proverbes 1:2)

C’était un choix bien adapté pour un peuple sur le point de lire dans sa propre langue pour la première fois.

La Bible arménienne fut d’abord traduite en grande partie à partir du syriaque. Après le concile d’Éphèse, en 431, des disciples de Machtots rapportèrent de Constantinople des manuscrits grecs, et la traduction fut révisée d’après eux. Son exactitude et son élégance conduisirent le savant du XVIIIe siècle Mathurin Veyssière de La Croze à l’appeler, selon le récit habituel, la “reine des versions”. L’alphabet de Machtots est toujours l’alphabet de l’arménien.

Le géorgien et une langue perdue

Le royaume de Karthli, dans l’actuelle Géorgie orientale, devint chrétien au IVe siècle grâce à l’action d’une femme dont on garde le souvenir sous le nom de sainte Nino, et une écriture pour le géorgien suivit bientôt. Son origine est discutée : Korioun l’attribue à Machtots, tandis que beaucoup de spécialistes pensent que les Géorgiens l’ont créée eux-mêmes au IVe ou au Ve siècle. Les plus anciennes inscriptions géorgiennes datées sont du Ve siècle. La Bible géorgienne fut traduite au cours de ce siècle, probablement d’abord à partir de l’arménien ou du syriaque, puis révisée d’après le grec.

Korioun dit aussi que Machtots créa un alphabet pour les Albaniens du Caucase, dans l’actuel Azerbaïdjan. Cette écriture était presque perdue jusqu’en 1975, quand un ensemble de manuscrits fut découvert au monastère Sainte-Catherine du Sinaï. Sous une écriture géorgienne plus tardive, sur certaines pages réutilisées, des spécialistes identifièrent des textes en albanien du Caucase, dont des lectures d’Évangile. Publiés en 2008, ce sont presque les seuls textes de quelque étendue dans cette langue. Les lectures d’Évangile d’un peuple ont survécu plus de mille ans, grattées et recouvertes d’une autre écriture.

Écritures et Écriture

Le schéma se répète. Un peuple devient chrétien ; l’Église lit l’Écriture dans une langue étrangère ; quelqu’un crée une manière d’écrire la langue locale ; les premiers livres dans la nouvelle écriture sont bibliques, et une littérature écrite en naît. Au IXe siècle, Cyrille et Méthode firent de même pour les Slaves (voir Cyrille, Méthode et la Bible slavonne), et à l’époque moderne, des missionnaires et des chrétiens locaux ont conçu des écritures pour bien d’autres langues, comme le syllabaire cri au Canada (sur cette période, voir Les sociétés bibliques et les traducteurs missionnaires).

Open Word Bible travaille dans des langues qui ont déjà de longues traditions écrites ; elle n’a donc pas besoin de nouveaux alphabets. Mais elle partage le souci de ces scribes de reproduire exactement chaque lettre de la source. Sur ce site, l’hébreu et le grec ne sont jamais tapés à la main, mais copiés à partir de données sources figées (voir Pourquoi nous ne tapons jamais le grec ni l’hébreu à la main).

Sources

  • Philostorge. Church History 2.5. Traduit par Philip R. Amidon. Atlanta: Society of Biblical Literature, 2007.
  • Korioun. The Life of Mashtots. Traduit par Bedros Norehad. New York: Armenian General Benevolent Union of America, 1964.
  • Heather, Peter, and John Matthews. The Goths in the Fourth Century. Translated Texts for Historians 11. Liverpool: Liverpool University Press, 1991.
  • Metzger, Bruce M. The Early Versions of the New Testament: Their Origin, Transmission, and Limitations. Oxford: Clarendon Press, 1977.
  • Gippert, Jost, Wolfgang Schulze, Zaza Aleksidze, and Jean-Pierre Mahé. The Caucasian Albanian Palimpsests of Mount Sinai. 2 vol. Turnhout: Brepols, 2008.
  • Paget, James Carleton, and Joachim Schaper, éd. The New Cambridge History of the Bible. Vol. 1, From the Beginnings to 600. Cambridge: Cambridge University Press, 2013.
  • Daniels, Peter T., and William Bright, éd. The World’s Writing Systems. New York: Oxford University Press, 1996.
  • Streitberg, Wilhelm, éd. Die gotische Bibel. Heidelberg: Carl Winter, 1908–1910.
  • Les citations bibliques sont des traductions littérales propres à cet article ; le Notre Père gotique est cité dans sa forme originale.