Aucun traducteur ne travaille à partir des manuscrits originaux du Nouveau Testament. Ils n’ont pas survécu. Ce qui a survécu, ce sont plus de cinq mille manuscrits grecs, des minuscules fragments de papyrus aux Bibles médiévales complètes, qui diffèrent les uns des autres en beaucoup de petites choses et en quelques grandes (voir Le texte de la Bible est-il fiable ?). Les spécialistes les comparent et impriment une édition du texte grec, et les traducteurs traduisent une édition.

La première question à poser au sujet de tout Nouveau Testament est donc : quel texte grec ? La réponse explique beaucoup des différences que remarquent les lecteurs quand ils comparent des traductions, comme des versets qui semblent manquer, des passages entre crochets, et des notes qui commencent par “Certains manuscrits ajoutent”.

Le Textus Receptus

Le premier Nouveau Testament grec imprimé fut publié par Érasme de Rotterdam en 1516 (voir Des manuscrits aux Bibles imprimées). Il travailla vite, à partir d’une poignée de manuscrits de la fin du Moyen Âge disponibles à Bâle, et pour les derniers versets de l’Apocalypse, qui manquaient dans son unique manuscrit de ce livre, il retraduisit le latin en grec. Il révisa le texte dans des éditions ultérieures, et son travail fut suivi par les imprimeurs Robert Estienne (Stephanus), dont l’édition de 1551 introduisit les numéros de versets encore utilisés aujourd’hui, et Théodore de Bèze.

En 1633, la préface d’une édition des imprimeurs Elzevier, à Leyde, disait au lecteur qu’il avait désormais le texte “reçu par tous”. De cette formule, la tradition des éditions imprimées d’Érasme aux Elzevier prit le nom de Textus Receptus, le Texte reçu. La version King James fut traduite à partir d’éditions de cette tradition, surtout celle de Bèze.

Le Textus Receptus est proche du texte byzantin, la forme du Nouveau Testament grec copiée dans l’Église de langue grecque tout au long du Moyen Âge, mais il ne lui est pas identique. Il contient quelques leçons, tirées de la Vulgate latine ou d’un tout petit nombre de manuscrits grecs, que la grande majorité des manuscrits grecs n’ont pas.

Le texte majoritaire

Certains spécialistes soutiennent que le meilleur guide vers l’original est la forme du texte qu’on trouve dans la plupart des manuscrits conservés, c’est-à-dire le texte byzantin. Deux éditions l’impriment :

  • Zane Hodges et Arthur Farstad, The Greek New Testament According to the Majority Text (1982).
  • Maurice Robinson et William Pierpont, The New Testament in the Original Greek: Byzantine Textform (première édition 1991, révisée en 2005), versée dans le domaine public.

Leurs partisans soutiennent que la providence de Dieu a préservé le texte par l’usage continu de l’Église, et que les nombreux manuscrits byzantins l’emportent sur un petit nombre de manuscrits anciens venus d’Égypte. La plupart des critiques textuels répondent que les manuscrits doivent être pesés et non comptés : la majorité des manuscrits sont tardifs, et une leçon copiée de nombreuses fois à partir d’un seul ancêtre ne reste qu’un seul témoin.

La World English Bible, que citent les articles anglais de ce site, traduit le texte majoritaire. Cela explique certaines de ses leçons. Par exemple, le Textus Receptus et la version King James comprennent Actes 8:37, où le fonctionnaire éthiopien confesse sa foi avant le baptême :

And Philip said, If thou believest with all thine heart, thou mayest. And he answered and said, I believe that Jesus Christ is the Son of God. (KJV)

(“Et Philippe dit : Si tu crois de tout ton cœur, tu le peux. Et il répondit et dit : Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu.”)

La plupart des manuscrits grecs n’ont pas ce verset, et la World English Bible, qui les suit, l’omet, comme les traductions fondées sur les textes critiques modernes.

Westcott et Hort

Au dix-neuvième siècle, des spécialistes comme Lachmann, Tischendorf et Tregelles commencèrent à imprimer des textes fondés sur les plus anciens manuscrits plutôt que sur le Texte reçu. Le plus influent fut l’édition de B. F. Westcott et F. J. A. Hort, The New Testament in the Original Greek (1881), publiée la même année que le Nouveau Testament de la Revised Version, au comité de laquelle siégeaient les deux hommes (voir Les traductions anglaises depuis la King James).

Westcott et Hort groupèrent les manuscrits en familles et soutinrent que le texte byzantin était une forme plus tardive, lissée et combinée. Ils donnèrent le plus grand poids au Codex Vaticanus et au Codex Sinaiticus, tous deux du quatrième siècle (voir Le Codex Sinaiticus et le Codex Vaticanus). Des découvertes ultérieures, surtout celle des papyrus, ont modifié leurs conclusions dans le détail, mais leur méthode a façonné les éditions critiques qui ont suivi (voir Comment la critique textuelle retrouve le texte).

Nestle-Aland et UBS

En 1898, Eberhard Nestle publia un Nouveau Testament grec maniable pour la Société biblique du Wurtemberg, d’abord en comparant trois grandes éditions de son temps et en imprimant la leçon majoritaire entre elles. Sous son fils Erwin Nestle, puis sous Kurt Aland et Barbara Aland, le Novum Testamentum Graece de Nestle-Aland devint l’édition savante de référence, avec un apparat dense de variantes. L’édition actuelle est la 28e (2012) ; une 29e est en préparation.

Le Nouveau Testament grec des Sociétés bibliques unies (UBS ; première édition 1966, cinquième édition 2014) fut conçu spécialement pour les traducteurs. Il imprime moins de variantes mais donne pour chacune des témoignages plus complets, avec des notes de A à D indiquant le degré d’assurance des éditeurs. Depuis les années 1970, les deux éditions partagent le même texte principal. Son compagnon, le Textual Commentary de Bruce Metzger, explique les décisions du comité.

Les éditions les plus récentes s’appuient sur l’Editio Critica Maior, une édition bien plus détaillée produite livre par livre, qui a couvert jusqu’ici les Épîtres catholiques, les Actes et Marc. La 28e Nestle-Aland a en conséquence changé son texte des Épîtres catholiques en trente-quatre endroits environ. L’un d’eux est Jude 5, où elle dit désormais que c’est Jésus qui a sauvé un peuple du pays d’Égypte, et non “le Seigneur”, une leçon que certaines traductions, dont l’ESV, impriment aussi.

Les éditions de la SBL et de Tyndale House

Deux éditions récentes ont été produites indépendamment du comité Nestle-Aland.

Le Nouveau Testament grec de la SBL (2010), édité par Michael W. Holmes et publié par la Society of Biblical Literature et Logos Bible Software, fut établi en comparant quatre éditions antérieures, Westcott et Hort, Tregelles, Robinson–Pierpont et le texte grec sous-jacent à la NIV, et en tranchant entre elles. Holmes a indiqué qu’il diffère du texte de Nestle-Aland et UBS en plus de 540 endroits, pour la plupart minimes. Son texte est sous licence libre (il est aujourd’hui publié sous la licence Creative Commons Attribution), ce qui en a fait la base de nombreux outils numériques, et la Lexham English Bible le traduit.

Le Greek New Testament, Produced at Tyndale House, Cambridge (2017), édité par Dirk Jongkind et Peter Williams, a réexaminé les manuscrits anciens en prêtant une attention particulière aux habitudes des scribes, à l’orthographe et à la division en paragraphes, et imprime les livres dans un ordre attesté par de nombreux manuscrits anciens, avec les Épîtres générales avant celles de Paul.

Ces éditions diffèrent entre elles en quelques centaines d’endroits, dont la plupart ne changent rien à la traduction. La vraie ligne de partage passe entre toutes ces éditions, les textes critiques, d’un côté, et le Textus Receptus et le texte majoritaire de l’autre.

Quelle traduction utilise quel texte ?

  • Textus Receptus : la version King James, la New King James Version et la Modern English Version (2014).
  • Texte majoritaire (byzantin) : la World English Bible.
  • Textes critiques proches de Westcott et Hort : la Revised Version (1881) et l’American Standard Version (1901).
  • Nestle-Aland / UBS : la plupart des traductions modernes, dont la RSV et la NRSV, la NASB, la NIV, l’ESV, la NLT et la CSB, chacune suivant l’édition qu’elle a choisie, avec de temps à autre ses propres écarts.
  • Nouveau Testament grec de la SBL : la Lexham English Bible et Open Word Bible.

La NKJV est un cas à part. Elle traduit le Textus Receptus, mais ses notes signalent les endroits où le texte critique (marqué “NU”, pour Nestle-Aland et UBS) et le texte majoritaire (marqué “M”) diffèrent. C’est l’une des rares traductions qui permettent au lecteur de voir les trois traditions à la fois.

Les passages célèbres

Trois passages montrent combien le choix du texte compte, et comment les traductions signalent l’incertitude.

La finale de Marc (16:9–20). Le Codex Sinaiticus et le Codex Vaticanus terminent l’Évangile de Marc en 16:8, avec les femmes qui s’enfuient du tombeau “car elles avaient peur”. La plupart des manuscrits plus tardifs continuent avec les douze versets appelés la finale longue ; quelques-uns ont à la place une finale courte, ou les deux. Les traductions faites sur le Textus Receptus et le texte majoritaire, dont la World English Bible, impriment les versets 9–20 comme faisant partie du texte. La plupart des traductions faites sur le texte critique les impriment aussi, mais entre crochets ou après un trait ou un intertitre, avec une note disant que les plus anciens manuscrits ne les ont pas. Certaines, comme la NRSV, impriment la finale courte et la finale longue. L’édition de la SBL imprime les deux entre doubles crochets, signe que l’éditeur les tient pour des ajouts plus tardifs, qui occupent néanmoins une place ancienne et importante dans la tradition.

La femme adultère (Jean 7:53–8:11). Ce récit est absent des plus anciens manuscrits grecs de Jean, et dans certains manuscrits plus tardifs il apparaît ailleurs, après Jean 7:36 ou 21:25, ou dans Luc après 21:38. Beaucoup de spécialistes pensent que c’est une tradition ancienne et authentique au sujet de Jésus, qui a trouvé plus tard sa place dans l’Évangile de Jean. Les traductions modernes l’impriment presque toujours, en général entre crochets ou en italique, ou mis à part avec une note ; l’édition de la SBL l’imprime entre doubles crochets.

Le Comma johannique (1 Jean 5:7–8). La version King James dit :

For there are three that bear record in heaven, the Father, the Word, and the Holy Ghost: and these three are one. And there are three that bear witness in earth, the spirit, and the water, and the blood: and these three agree in one.

(“Car il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, la Parole et le Saint-Esprit ; et ces trois sont un. Et il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre : l’esprit, et l’eau, et le sang ; et ces trois s’accordent en un.”)

Les mots sur les trois qui sont dans le ciel, connus sous le nom de Comma Johanneum, apparaissent dans des manuscrits latins dès le haut Moyen Âge, mais en grec seulement dans une poignée de manuscrits tardifs, parfois dans la marge. Érasme les omit dans ses deux premières éditions et les inclut dans sa troisième (1522). Une histoire répandue dit qu’il avait promis de les inclure si l’on produisait un manuscrit grec qui les contenait, mais des spécialistes ont mis ce récit en doute. Presque toutes les traductions modernes omettent ces mots, certaines avec une note qui explique pourquoi, d’autres sans ; la NKJV les garde avec une note. Comme les manuscrits byzantins ne les ont pas non plus, le texte majoritaire les omet, et la World English Bible dit simplement :

For there are three who testify: the Spirit, the water, and the blood; and the three agree as one.

(“Car il y en a trois qui rendent témoignage : l’Esprit, l’eau et le sang ; et les trois s’accordent en un.”)

C’est un cas où le Textus Receptus et le texte majoritaire se séparent.

Lire les crochets

Aucune de ces différences ne change un enseignement chrétien central, qui est enseigné ailleurs dans des passages dont le texte n’est pas douteux. Mais elles touchent ce que le lecteur tient entre ses mains, et les traductions ont le devoir de dire ce qu’elles font. Le pire résultat est un lecteur qui découvre par hasard qu’un verset “manque” et suppose qu’on lui a caché quelque chose. Une courte note suffit largement à l’éviter (voir Quand les manuscrits divergent).

Open Word Bible traduit le Nouveau Testament à partir du Nouveau Testament grec de la SBL, figé dans une version exacte, afin que chaque mot puisse être rattaché à sa source. Là où une variante textuelle touche le sens, ou là où l’édition marque un passage comme douteux, le dossier de raisonnement de cette phrase le dit et nomme les témoignages. Ses brouillons sont faits avec l’aide de l’IA et restent non relus jusqu’à ce que des relecteurs humains nommés les approuvent ; les autres traductions servent uniquement à comparer, jamais de base à sa formulation ; et le résultat est versé dans le domaine public sous CC0.

Sources

  • Metzger, Bruce M., et Bart D. Ehrman. The Text of the New Testament: Its Transmission, Corruption, and Restoration. 4e éd. New York: Oxford University Press, 2005.
  • Metzger, Bruce M. A Textual Commentary on the Greek New Testament. 2e éd. Stuttgart: Deutsche Bibelgesellschaft, 1994.
  • Aland, Kurt, et Barbara Aland. The Text of the New Testament. 2e éd. Traduit par Erroll F. Rhodes. Grand Rapids: Eerdmans, 1989.
  • Westcott, B. F., et F. J. A. Hort. The New Testament in the Original Greek. 2 vol. Cambridge et London: Macmillan, 1881.
  • Hodges, Zane C., et Arthur L. Farstad, éd. The Greek New Testament According to the Majority Text. Nashville: Thomas Nelson, 1982.
  • Robinson, Maurice A., et William G. Pierpont, éd. The New Testament in the Original Greek: Byzantine Textform 2005. Southborough, MA: Chilton Book Publishing, 2005.
  • Novum Testamentum Graece. 28e éd. révisée. Stuttgart: Deutsche Bibelgesellschaft, 2012.
  • Holmes, Michael W., éd. The Greek New Testament: SBL Edition. Atlanta: Society of Biblical Literature; Bellingham, WA: Logos Bible Software, 2010.
  • Jongkind, Dirk. An Introduction to the Greek New Testament, Produced at Tyndale House, Cambridge. Wheaton, IL: Crossway, 2019.
  • Les citations bibliques sont données en anglais d’origine, avec une traduction française, parce que l’article compare la formulation de la version King James et de la World English Bible (toutes deux dans le domaine public) ; les autres citations sont des traductions littérales propres à cet article.