L’Ancien Testament de presque toutes les Bibles modernes, juives ou chrétiennes, est traduit du même texte hébreu : le texte massorétique, la forme de la Bible hébraïque conservée par les scribes juifs et fixée, avec ses voyelles, ses accents et ses notes, par les savants appelés massorètes au début du Moyen Âge (voir Les massorètes : gardiens du texte hébreu). Cet accord est remarquable, et il fait que les traductions de l’Ancien Testament diffèrent beaucoup moins par leur texte de base que celles du Nouveau (comparer Les textes grecs à la base des Nouveaux Testaments).

Mais l’accord n’est pas complet. Les traducteurs consultent aussi des témoins plus anciens, dont la Septante grecque et les manuscrits de la mer Morte, et en certains endroits ils jugent que l’un d’eux conserve une meilleure leçon que le texte massorétique. Les traductions diffèrent par la fréquence avec laquelle elles le font, et c’est dans leurs notes qu’il faut regarder.

Le Codex de Leningrad et ses éditions imprimées

Le plus ancien manuscrit complet de la Bible hébraïque est le Codex de Leningrad, copié en 1008 apr. J.-C. et conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de Russie, à Saint-Pétersbourg (voir Les codex d’Alep et de Leningrad). Le Codex d’Alep, plus ancien et plus prestigieux, a perdu une grande partie de sa Torah au vingtième siècle ; le Codex de Leningrad est donc devenu la base des éditions savantes de référence :

  • La Biblia Hebraica, éditée par Rudolf Kittel, dont la troisième édition (1937) fut la première à imprimer le Codex de Leningrad. On l’appelle habituellement BHK.
  • La Biblia Hebraica Stuttgartensia (BHS, 1967–1977), pendant des décennies le texte que tout traducteur avait sur son bureau. Son apparat, en bas de page, énumère des leçons des versions anciennes et des corrections proposées.
  • La Biblia Hebraica Quinta (BHQ), qui lui succède, publiée livre par livre depuis 2004 et toujours en cours. Elle donne des témoignages plus complets, y compris ceux des manuscrits de la mer Morte, et un commentaire qui explique ses jugements.
  • Le Codex de Leningrad de Westminster (WLC), une transcription numérique du Codex de Leningrad produite d’abord au Westminster Theological Seminary et maintenue par le J. Alan Groves Center. Il sert de base à de nombreux projets numériques libres.

La préface d’une traduction moderne nomme en général son texte hébreu. La NIV et l’ESV, par exemple, disent traduire le texte massorétique tel qu’il est imprimé dans les éditions de la Biblia Hebraica, en consultant d’autres témoins anciens là où l’hébreu est difficile. Le Tanakh de la NJPS, une traduction juive, suit très strictement le texte massorétique et ne met les autres leçons proposées que dans ses notes (voir Les traductions juives en anglais).

Pourquoi regarder au-delà du texte massorétique ?

Le texte massorétique est une tradition très soignée, mais c’est une tradition médiévale, et ce n’était pas la seule forme des Écritures hébraïques dans l’Antiquité.

  • La Septante, traduite en grec à partir du troisième siècle av. J.-C., a été faite sur des manuscrits hébreux qui différaient parfois de l’ancêtre du texte massorétique (voir La Septante, première traduction de la Bible).
  • Les manuscrits de la mer Morte, copiés entre le troisième siècle av. J.-C. et le premier siècle apr. J.-C. environ, comprennent des fragments de tous les livres de la Bible hébraïque sauf Esther (voir La découverte des manuscrits de la mer Morte). La plupart s’accordent étroitement avec la tradition massorétique, mais certains se rangent du côté de la Septante ou offrent des leçons qu’on ne trouve nulle part ailleurs (voir Ce que les manuscrits de la mer Morte montrent du texte de la Bible).
  • Le Pentateuque samaritain, la Peshitta syriaque, les Targums araméens et la Vulgate latine apportent d’autres témoignages.

Là où ces témoins diffèrent, les traducteurs utilisent les méthodes de la critique textuelle pour décider quelle leçon explique le mieux les autres (voir Comment la critique textuelle retrouve le texte). La plupart des traductions modernes ne s’écartent du texte massorétique qu’occasionnellement, mais toutes le font quelque part.

Deutéronome 32:8 : fils d’Israël ou fils de Dieu ?

Dans le Cantique de Moïse, Dieu partage les nations. Le texte massorétique, que suit la World English Bible, dit :

Quand le Très-Haut donna aux nations leur héritage, quand il sépara les fils de l’homme, il fixa les limites des peuples selon le nombre des fils d’Israël.

La Septante a ici “anges de Dieu”, et un manuscrit du Deutéronome trouvé parmi ceux de la mer Morte (connu sous le nom de 4QDeut-j) a “fils de Dieu”. Beaucoup de spécialistes pensent que c’est la leçon la plus ancienne : elle s’accorde avec l’image, présente ailleurs dans la Bible, d’un conseil céleste où les nations sont attribuées à des êtres subordonnés, tandis qu’Israël appartient au Seigneur lui-même, comme le dit le verset suivant. Dans cette perspective, la leçon massorétique pourrait être un changement plus tardif, destiné à éviter toute allusion à d’autres êtres divins.

Les traductions sont partagées. La version King James suit le texte massorétique ; l’ESV a “sons of God” (“fils de Dieu”), et la NRSV “the gods” (“les dieux”), chacune avec une note qui donne la leçon massorétique.

Psaume 22:16 : “percé” ou “comme un lion” ?

Le Psaume 22 est cité dans les récits de la crucifixion des Évangiles. Dans les Bibles chrétiennes, le verset 16 (verset 17 dans la numérotation hébraïque) se lit généralement ainsi, comme dans la World English Bible :

Car des chiens m’ont entouré ; une bande de malfaiteurs m’a encerclé. Ils ont percé mes mains et mes pieds.

Le texte massorétique, lu tel quel, a ka’ari, “comme un lion”, ce qui laisse la ligne sans verbe : “comme un lion, mes mains et mes pieds”. La Septante a un verbe qui signifie “ils ont creusé” ou “ils ont crevé”, qui est à l’origine du traditionnel “percé”. Un rouleau fragmentaire des Psaumes trouvé à Nahal Hever, près de la mer Morte, semble lire une forme verbale, ka’arou, qui ne diffère que d’une lettre, même si le sens de ce verbe est lui-même débattu.

Les traductions juives suivent en général la leçon massorétique ; la NJPS, par exemple, a “like lions [they maul] my hands and feet” (“comme des lions, [ils déchirent] mes mains et mes pieds”), en marquant le verbe qu’elle a ajouté. La plupart des traductions chrétiennes suivent la Septante et d’autres versions anciennes, avec une note. Parce que le verset a un poids théologique des deux côtés, c’est un endroit où le débat a parfois été vif, et où la note d’une traduction peut aider les lecteurs à voir que la question porte sur une seule lettre dans les témoignages, et pas seulement sur l’interprétation.

1 Samuel 10:27 et 11 : un paragraphe perdu ?

Dans le texte massorétique, 1 Samuel 11 commence brusquement : Nahash l’Ammonite assiège Jabès en Galaad et offre la paix à condition de crever à chacun l’œil droit. Le passage se lit ainsi :

Mais des vauriens dirent : “Comment celui-ci nous sauverait-il ?” Ils le méprisèrent et ne lui apportèrent pas de présent. Mais il garda le silence. (1 Samuel 10:27) Alors Nahash l’Ammonite monta et campa contre Jabès en Galaad. (1 Samuel 11:1)

Un rouleau de Samuel de la grotte 4 de Qumrân, connu sous le nom de 4QSam-a, contient à cet endroit un paragraphe supplémentaire. Il explique que Nahash opprimait les tribus de Gad et de Ruben en leur crevant l’œil droit, et que sept mille hommes s’étaient enfuis à Jabès en Galaad ; puis, “environ un mois plus tard”, Nahash monta. L’historien du premier siècle Flavius Josèphe connaissait aussi cette histoire. L’expression “environ un mois plus tard” ne diffère que de peu, en hébreu, du massorétique “il garda le silence”, ce qui pourrait expliquer comment le paragraphe a disparu de la tradition massorétique, si l’œil d’un copiste a sauté d’un mot à un mot semblable.

La NRSV (1989) a ajouté le paragraphe à son texte, l’un des usages les plus audacieux des manuscrits de la mer Morte dans une grande traduction anglaise, et son édition mise à jour le garde. Beaucoup d’autres traductions, dont l’ESV, gardent le texte massorétique, parfois avec une note. Les spécialistes ne s’accordent toujours pas sur la question de savoir si le paragraphe est original ou s’il s’agit d’un développement.

Psaume 145 : la lettre manquante

Le Psaume 145 est un acrostiche : chaque verset commence par la lettre suivante de l’alphabet hébreu. Mais dans le texte massorétique, le verset de la lettre noun manque, entre les versets 13 et 14. La version King James, qui suit le texte massorétique, dit seulement :

Thy kingdom is an everlasting kingdom, and thy dominion endureth throughout all generations. (Psalm 145:13)

(“Ton royaume est un royaume éternel, et ta domination dure à travers toutes les générations.”)

La Septante et la version syriaque contiennent une ligne de plus, et le grand rouleau des Psaumes de la grotte 11 de Qumrân l’a en hébreu, commençant par noun comme on s’y attend. Un seul manuscrit hébreu médiéval l’a aussi. La plupart des traductions modernes l’incluent désormais, en général comme seconde moitié du verset 13, avec une note. La World English Bible dit :

Your kingdom is an everlasting kingdom. Your dominion endures throughout all generations. Yahweh is faithful in all his words, and loving in all his deeds.

(“Ton royaume est un royaume éternel. Ta domination dure à travers toutes les générations. Yahweh est fidèle dans toutes ses paroles, et plein d’amour dans toutes ses œuvres.”)

Certains spécialistes soutiennent que la ligne a été ajoutée plus tard pour combler le vide, puisque quelques autres acrostiches bibliques sont eux aussi imparfaits. D’autres pensent que son absence du texte massorétique est un accident de copie.

Autres exemples

Les lecteurs qui comparent des traductions trouveront beaucoup de cas plus modestes. En Genèse 4:8, le texte massorétique dit que Caïn parla à Abel, mais ne dit pas ce qu’il dit ; le Pentateuque samaritain, la Septante et d’autres versions ajoutent “Allons aux champs”, et la World English Bible et beaucoup de traductions modernes l’incluent. En Ésaïe 53:11, le grand rouleau d’Ésaïe et la Septante disent que le serviteur “verra la lumière”, et la World English Bible, comme un certain nombre d’autres traductions, les suit. Même les traductions qui suivent en général le texte massorétique, comme la World English Bible, s’en écartent à des endroits comme ceux-là.

Comment lire les notes

Les traductions signalent ces choix dans leurs notes, et chacune a ses propres conventions. Les formes courantes sont notamment :

  • ”Dead Sea Scrolls”, “Q Ms” ou “Qumran” : la leçon vient d’un manuscrit de la mer Morte.
  • ”Septuagint”, “LXX” ou “Gk” : la leçon suit la traduction grecque.
  • ”Syr”, “Vg”, “Tg” ou ”Sam” : la version syriaque, la Vulgate latine, un Targum araméen ou le Pentateuque samaritain.
  • ”MT” ou “Hebrew” : la leçon du texte massorétique, généralement donnée quand la traduction s’en écarte.
  • ”Cn” (dans la NRSV) ou ”Emendation” : une correction proposée par des spécialistes sans appui direct dans les manuscrits.
  • ”Meaning of Hebrew uncertain” (“sens de l’hébreu incertain”) : le texte n’est pas douteux, mais son sens l’est.

Une note qui donne “Hebrew” ou “MT” avec une autre leçon vous dit que la traduction a quitté le texte de référence à cet endroit. Si une traduction n’a aucune note de ce genre, elle suit peut-être le texte massorétique d’un bout à l’autre, ou bien elle ne vous le dit tout simplement pas.

Montrer les témoignages

Open Word Bible traduit l’Ancien Testament à partir du Codex de Leningrad de Westminster, avec les données mot à mot de MACULA Hebrew et de l’Open Scriptures Hebrew Bible, et copie chaque mot hébreu à partir de ces données au lieu de le taper (voir Pourquoi nous ne tapons jamais le grec ni l’hébreu à la main). Là où elle suit un autre témoin, ou là où une variante comme celles qui précèdent touche le sens, le dossier de raisonnement de cette phrase nomme les témoins et explique la décision, afin que le choix soit visible au lieu d’être enfoui dans une abréviation. Ses brouillons sont faits avec l’aide de l’IA et restent non relus jusqu’à ce que des relecteurs humains nommés les approuvent, les autres traductions servent uniquement à comparer, jamais de base à sa formulation, et le résultat est versé dans le domaine public sous CC0.

Sources

  • Tov, Emanuel. Textual Criticism of the Hebrew Bible. 3e éd. Minneapolis: Fortress Press, 2012.
  • Würthwein, Ernst. The Text of the Old Testament: An Introduction to the Biblia Hebraica. 3e éd. Révisé par Alexander Achilles Fischer. Traduit par Erroll F. Rhodes. Grand Rapids: Eerdmans, 2014.
  • Elliger, Karl, et Wilhelm Rudolph, éd. Biblia Hebraica Stuttgartensia. Stuttgart: Deutsche Bibelgesellschaft, 1967–1977.
  • Schenker, Adrian, et al., éd. Biblia Hebraica Quinta. Stuttgart: Deutsche Bibelgesellschaft, 2004–.
  • Abegg, Martin, Jr., Peter Flint, et Eugene Ulrich. The Dead Sea Scrolls Bible. San Francisco: HarperSanFrancisco, 1999.
  • Ulrich, Eugene, éd. The Biblical Qumran Scrolls: Transcriptions and Textual Variants. Leiden: Brill, 2010.
  • Cross, Frank Moore, Donald W. Parry, Richard J. Saley, et Eugene Ulrich. Qumran Cave 4.XII: 1–2 Samuel. Discoveries in the Judaean Desert 17. Oxford: Clarendon Press, 2005.
  • “To the Reader.” Préface de la New Revised Standard Version. New York: National Council of the Churches of Christ in the USA, 1989.
  • Les citations bibliques sont des traductions littérales propres à cet article, sauf celles de la version King James et de la World English Bible au Psaume 145 (toutes deux dans le domaine public), données en anglais d’origine avec une traduction française parce que l’article compare leur formulation.