Dans un cours universitaire sur l’Ancien ou le Nouveau Testament, la Bible ouverte sera très probablement la New Revised Standard Version. Depuis plus de trente ans, la NRSV est la Bible anglaise de référence des biblistes, de nombreuses Églises protestantes historiques et d’une bonne part du travail œcuménique. En 2021, elle a été révisée de nouveau sous le nom de NRSV Updated Edition (NRSVue).
Voici d’où vient la NRSV, ce que voulaient ses traducteurs, les controverses qu’elle a suscitées et ce qui change dans l’édition mise à jour. La NRSV étant protégée par le droit d’auteur, nous décrivons sa formulation sans la citer longuement.
L’héritière de la RSV
La NRSV est le dernier membre d’une famille qui remonte, par la Revised Standard Version (1946–52) et l’American Standard Version (1901), jusqu’à la version King James (voir La RSV et l’ESV et Les traductions anglaises depuis la King James). Le droit d’auteur de la RSV et de ses héritières appartient au National Council of the Churches of Christ in the USA, organisme œcuménique d’Églises protestantes historiques et orthodoxes. Son comité permanent de spécialistes peut continuer à réviser le texte.
Dans les années 1970, le comité avait deux raisons de réviser. D’abord les témoignages. L’Ancien Testament de la RSV avait paru en 1952, peu après la découverte des premiers manuscrits de la mer Morte, depuis publiés et étudiés (voir Ce que les manuscrits de la mer Morte montrent du texte de la Bible). Le Nouveau Testament grec avait lui aussi été réédité, dans les éditions des Sociétés bibliques unies. Ensuite l’anglais. Les lecteurs étaient gênés par le “thee” et le “thou” (l’ancien “tu”) de la RSV dans les prières adressées à Dieu, et beaucoup n’entendaient plus “man” et “brethren” comme incluant les femmes.
Le comité de Metzger
Le travail commença au milieu des années 1970 ; la Bible complète parut en 1990 (copyright 1989). Le comité était présidé par Bruce M. Metzger, du Princeton Theological Seminary, l’un des critiques textuels du Nouveau Testament les plus connus du siècle, et comptait une trentaine de spécialistes. Il était volontairement large : protestants, catholiques et orthodoxes, et un spécialiste juif pour l’Ancien Testament. L’hébraïsant Harry Orlinsky, qui avait travaillé sur la RSV et sur la traduction de la Jewish Publication Society de 1985, en faisait partie.
Metzger rédigea la préface, “To the Reader” (“Au lecteur”), qui résumait le mandat du comité. Une formule associée au comité résume son approche : “as literal as possible, as free as necessary” (“aussi littérale que possible, aussi libre que nécessaire”). Il se voyait comme une révision dans la lignée de la King James, gardant la formulation familière partout où l’exactitude et la clarté le permettaient. En pratique, la NRSV est une traduction assez proche, un peu plus littérale que la NIV et un peu plus libre que la RSV (voir Mot à mot ou sens pour sens ?).
La préface affirmait aussi que la NRSV n’avait aucun programme doctrinal propre : la Bible devait être traduite comme un texte ancien, non comme la propriété d’une Église.
Le texte derrière la traduction
Pour l’Ancien Testament, le comité utilisa la Biblia Hebraica Stuttgartensia, l’édition de référence du texte massorétique fondée sur le Codex de Leningrad (voir Les codex d’Alep et de Leningrad). Mais il s’en écartait plus volontiers que beaucoup d’autres là où les manuscrits de la mer Morte ou les versions anciennes semblaient conserver une meilleure leçon, et le signalait en note.
L’exemple le plus connu se trouve à la fin de 1 Samuel 10. La version King James, qui suit le texte massorétique, termine le chapitre sur les détracteurs de Saül :
But the children of Belial said, How shall this man save us? And they despised him, and brought him no presents. But he held his peace. (1 Samuel 10:27, KJV)
(“Mais les fils de Bélial dirent : Comment cet homme nous sauverait-il ? Et ils le méprisèrent, et ne lui apportèrent point de présents. Mais il garda le silence.”)
Le chapitre 11 s’ouvre brusquement sur Nachash l’Ammonite assiégeant Jabès en Galaad. L’un des rouleaux de Samuel de Qumrân, appelé 4QSam-a, contient un paragraphe de plus : Nachash opprimait les tribus de Gad et de Ruben en leur crevant l’œil droit, et certains s’étaient enfuis à Jabès. L’historien Josèphe semble avoir connu ce récit. La NRSV ajouta le paragraphe à son texte, avec une note sur sa source. Des critiques jugèrent imprudent de mettre dans le texte la leçon d’un seul rouleau fragmentaire ; d’autres répondirent que le paragraphe explique ce qui, sans lui, n’a guère de sens. Quand une traduction doit-elle quitter le texte massorétique ? Voir Le texte hébreu à la base des Anciens Testaments.
Pour le Nouveau Testament, le comité utilisa la troisième édition du Greek New Testament des Sociétés bibliques unies, un texte que Metzger avait contribué à éditer (voir Comment la critique textuelle retrouve le texte).
Le langage inclusif
Le trait le plus discuté de la NRSV fut sa politique sur le genre. La préface parlait du danger d’un “linguistic sexism” (“sexisme linguistique”) en anglais : le comité avait pour consigne d’éliminer le langage masculin sur les personnes là où l’original vise hommes et femmes, autant que possible sans déformer les passages qui reflètent la culture patriarcale du monde ancien.
En pratique :
- Frères et sœurs. Là où Paul s’adresse à toute une communauté en l’appelant adelphoi, littéralement “frères”, la NRSV a le plus souvent “brothers and sisters” (“frères et sœurs”), avec une note donnant le mot littéral.
- Des pluriels pour des singuliers génériques. Là où un proverbe ou un psaume parle de “l’homme qui” fait quelque chose, au sens de quiconque, la NRSV passe souvent au pluriel.
- Aucun changement pour Dieu. Le langage sur Dieu est resté tel quel. La NRSV appelle Dieu “Father” et “he” (“Père” et “il”), comme l’original.
Le Psaume 1:1 montre le deuxième changement. La version King James dit :
Blessed is the man that walketh not in the counsel of the ungodly, nor standeth in the way of sinners, nor sitteth in the seat of the scornful. (Psalm 1:1, KJV)
(“Heureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des impies, ne se tient pas dans la voie des pécheurs, ne s’assied pas sur le siège des moqueurs.”)
La NRSV commence par “Happy are those who” (“Heureux ceux qui”), faisant de l’homme seul un groupe, et de “blessed” “happy”.
Pour ses partisans, c’était rendre le sens de l’hébreu et du grec dans l’anglais de beaucoup de lecteurs : un mot qui incluait les femmes doit être traduit par un mot qui les inclut encore. Pour ses critiques, le passage au pluriel faisait parfois perdre quelque chose de réel. Le Psaume 8:4 est l’exemple le plus souvent cité :
What is man, that thou art mindful of him? and the son of man, that thou visitest him? (Psalm 8:4, KJV)
(“Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? et le fils de l’homme, pour que tu le visites ?”)
La NRSV rend les deux lignes par “human beings” et “mortals” (“les êtres humains”, “les mortels”). La lecture de l’hébreu est juste, mais l’épître aux Hébreux (2:6–8) cite ce psaume et applique “fils de l’homme” à Jésus : sans note, le lecteur de la NRSV ne voit plus le lien. Des critiques conservateurs ajoutaient que changer “il” en “ils” peut brouiller la responsabilité individuelle sur laquelle insistent certains passages. Le débat plus large, qui a touché aussi la NIV, l’ESV et la CSB, est retracé dans Le langage et le genre dans les traductions.
D’autres choix notables
D’autres traductions ont attiré l’attention :
- Genèse 1:1 commence par une proposition subordonnée, “In the beginning when God created” (“Au commencement, quand Dieu créa”), avec la traduction traditionnelle en note. L’hébreu permet les deux lectures ; voir Au commencement.
- Ésaïe 7:14 garde le “young woman” (“jeune femme”) de la RSV, qui avait suscité une telle controverse en 1952.
- Romains 16:7 nomme Junia, une femme, “prominent among the apostles” (“éminente parmi les apôtres”), là où la RSV avait le nom masculin Junias.
- Le nom divin YHWH est rendu “LORD” en petites capitales, comme dans la RSV et selon l’usage juif, et non “Jehovah” comme dans l’ASV (voir Le nom divin dans les traductions).
Les apocryphes et la Bible œcuménique
La NRSV a été conçue dès le départ pour plusieurs Églises. Elle paraît sans les apocryphes, dans une Catholic Edition avec les livres deutérocanoniques dans l’ordre catholique, et avec tous les apocryphes : les livres que reçoivent les catholiques, comme Tobit, Judith et la Sagesse de Salomon, mais aussi des livres des Bibles orthodoxes grecques et slaves : 1 et 2 Esdras, la Prière de Manassé, le Psaume 151, et 3 et 4 Maccabées. Peu de traductions offrent un ensemble aussi complet (voir Pourquoi certaines Bibles ont plus de livres).
Cette largeur explique une bonne part de son succès. Les dénominations protestantes historiques d’Amérique du Nord l’adoptèrent largement, une édition anglicisée parut pour les lecteurs britanniques et du Commonwealth, et elle servit dans des lectionnaires et des cultes œcuméniques. Sa place dans la liturgie catholique fut plus contestée. Des éditions catholiques furent approuvées pour la lecture et l’étude, et les catholiques canadiens entendirent la NRSV à la messe dès 1992. Mais en 1994 le Vatican retira son approbation pour l’usage liturgique, et le lectionnaire canadien ne fut définitivement approuvé par le Vatican qu’en 2007, après des années de consultation et de révision. Les récits divergent sur la part du langage inclusif et celle d’autres questions d’exactitude dans les objections (voir Les Bibles catholiques en anglais).
La Bible de l’université
Sa place dans les universités doit beaucoup aux qualités qu’apprécient les spécialistes : un texte soigné, des notes franches sur les problèmes textuels et les autres traductions possibles, aucune note d’étude confessionnelle dans le texte lui-même, et des apocryphes complets. Des ouvrages de référence ont été bâtis sur elle, dont la New Oxford Annotated Bible et la HarperCollins Study Bible, et beaucoup de manuels et commentaires la citent par défaut. On l’a aussi critiquée dans l’autre sens : pour certains spécialistes, c’était une révision prudente, gardant trop de la cadence de la King James, qui n’allait assez loin ni vers la précision littérale ni vers un anglais naturel.
Les Églises évangéliques ont surtout préféré d’autres traductions, à cause du langage inclusif et de son lien avec le National Council of Churches. La NRSV ne s’est jamais vendue à l’échelle de la NIV ou de la KJV.
L’Updated Edition de 2021
En 2017, le National Council of Churches chargea la Society of Biblical Literature, la plus grande association professionnelle de biblistes, de revoir et de mettre à jour la NRSV. La SBL organisa le travail avec des rédacteurs généraux pour chaque Testament et pour les apocryphes, des rédacteurs par livre, et un processus où les propositions étaient examinées avant d’être soumises à l’approbation du National Council of Churches, dont le conseil d’administration approuva la NRSV Updated Edition en octobre 2021 ; elle parut en livre numérique en novembre 2021 et sur papier en 2022.
La préface fait état d’environ 12 000 changements de fond, et 20 000 environ au total, ponctuation et grammaire comprises. John Kutsko, alors directeur exécutif de la SBL, a dit que l’équipe n’en attendait pas autant. Les éditeurs insistent : c’est une mise à jour, non une nouvelle traduction, et la plupart des versets se lisent comme en 1989. Les principaux changements :
- La critique textuelle. Des leçons furent reconsidérées à la lumière d’une publication plus complète des manuscrits de la mer Morte et d’éditions plus récentes des textes hébreu et grec, et beaucoup de notes furent révisées.
- La philologie. Une meilleure compréhension de mots hébreux, araméens et grecs a changé des traductions, surtout en poésie et pour les mots rares.
- Le style et la clarté. Des phrases maladroites ou ambiguës furent lissées, et les notes rendues plus cohérentes.
- Le langage sur les personnes. La mise à jour décrit les personnes par leur condition sans les définir par elle. Là où la NRSV avait “slave-girl” (“jeune esclave”), par exemple, la mise à jour a souvent “enslaved woman” (“femme réduite en esclavage”), et la maladie ou le handicap sont décrits par des tournures comme “having epilepsy” (“ayant l’épilepsie”) plutôt que “epileptics” (“épileptiques”).
La SBL a depuis publié sur la NRSVue la SBL Study Bible (2023), qui succède à la HarperCollins Study Bible, et d’autres éditions d’étude ont adopté le nouveau texte.
Les réactions à la mise à jour
Les réactions ont suivi des lignes familières. Beaucoup de spécialistes ont salué un entretien soigneux, qui mettait un texte de référence à jour des témoignages. Certains lecteurs, dont des recenseurs favorables à la NRSV, ont trouvé ces tournures centrées sur la personne parfois maladroites, et jugé que “enslaved person” porte un argument moderne sur l’esclavage dans un texte ancien qui employait un seul mot simple. Des critiques conservateurs y ont vu le prolongement de l’orientation première de la NRSV. Comme avant, le désaccord porte surtout sur la part des conventions de l’anglais actuel qu’une traduction doit suivre, et sur qui les fixe.
Ce que montre la NRSV
La NRSV rappelle qu’une traduction est façonnée par ses commanditaires et ses lecteurs autant que par ses spécialistes. Faite par un conseil œcuménique pour des Églises de plusieurs traditions et des spécialistes de tous horizons, elle tire de ce but ses choix sur le canon, les notes et le genre.
Open Word Bible partage certaines habitudes de la NRSV : elle expose ouvertement ses décisions textuelles, elle traduit à partir d’éditions savantes des textes originaux (le Nouveau Testament grec de la SBL, que la SBL a aussi parrainé, et le Westminster Leningrad Codex), et elle traite des questions comme la traduction d’adelphoi comme des décisions à expliquer, non à cacher. Mais elle les traite autrement. Ses décisions de sens sont consignées une seule fois pour chaque phrase, et ses trois niveaux, Littérale, Équilibrée et Simple, les partagent (voir Littérale, Équilibrée, Simple). Là où le même sens peut se formuler de plusieurs manières acceptables, un réglage de lecture peut changer la formulation sans changer le sens (voir Les réglages changent la formulation, jamais le sens). Son texte est versé au domaine public sous CC0, ses brouillons, faits avec l’aide de l’IA, restent non relus tant que des relecteurs nommés ne les ont pas approuvés, et elle n’utilise des traductions comme la NRSV que pour comparer, jamais comme base de sa formulation.
Sources
- Metzger, Bruce M. “To the Reader.” Préface de The Holy Bible: New Revised Standard Version. New York: National Council of the Churches of Christ in the USA, 1989.
- Metzger, Bruce M., Robert C. Dentan et Walter Harrelson. The Making of the New Revised Standard Version of the Bible. Grand Rapids: Eerdmans, 1991.
- Metzger, Bruce M. The Bible in Translation: Ancient and English Versions. Grand Rapids: Baker Academic, 2001.
- “Preface.” The Holy Bible: New Revised Standard Version Updated Edition. National Council of the Churches of Christ in the USA, 2021.
- Friendship Press. “About the NRSVue.” friendshippress.org.
- Coogan, Michael D., éd. The New Oxford Annotated Bible with the Apocrypha. 5e éd. New York: Oxford University Press, 2018.
- The SBL Study Bible. San Francisco: HarperOne, 2023.
- Thuesen, Peter J. In Discordance with the Scriptures: American Protestant Battles over Translating the Bible. New York: Oxford University Press, 1999.
- Les citations bibliques sont de la version King James (domaine public), données en anglais avec leur traduction ; la NRSV n’est citée que par de courtes expressions.